Affaiblir les opprimés, c'est affaiblir la résistance
Ce qui intéresse le pouvoir oppresseur, c'est d'affaiblir les opprimé.es plus qu'ils et qu'elles ne le sont déjà, en les isolant, en créant et en augmentant les scissions entre eux et elles, par une gamme variée de méthodes et de procédés.
Des méthodes répressives de la bureaucratisation étatique, à son service, aux modes d'action culturelle par lesquels ils manipulent les masses populaires, ce pouvoir dominateur leur donne l'impression qu'il les aide…
— Pablo Freire, dans La Pédagogie des opprimés
L'empire ploutocrate est un processus très élaboré qui repose sur des règles simples, mais hautement efficaces, telle que «diviser pour régner». Mais outre créer la zizanie, comment font les ploutocrates pour maintenir leur position de domination sur le reste de l'humanité?
Pour faire croire qu'ils sont supérieurs, ils doivent diminuer ceux qu'ils veulent dominer. Tant de l'intérieur que de l'extérieur; il faut que cette soi-disant hiérarchie soit internalisé dans la population comme une fatalité [divine]. Puisqu'ils doivent apparaître comme les seules capables de répondre aux problèmes de l'humanité. Tels des champions choisis pour terrasser les dragons.
Le corps à corps mental
Ainsi, ils doivent coloniser le mental des gens avec la peur, l'angoisse, l'anxiété et le manque d'estime de soi. Ils se doivent d'affaiblir les corps en détériorant l'environnement et les milieux de vie — tout en accaparant, bien sûr, les plus beaux territoires. Par exemple, en mettant à la disposition des gens (surtout les moins nantis) de la nourriture de piètre qualité, remplie d'additifs, de pesticides, de calories vides, etc.
Qui plus est, les ploutocrates arrivent à faire du profit avec toute cette détérioration, en plus de se battre bec et ongle pour la maintenir. Il suffit de se rappeler des néonicotinoïdes, des déréglements climatiques, du tabac, du bisphénol A, de l'amiante…
Ce ne sont pas seulement des conséquences mécaniques du capitalisme, il s'agit de garder la plèbe dans des conditions auxquelles elle ne sera pas en mesure d'offrir une résistance adéquate à cette machination. À l'instar du bétail, rester dans les limites de l'enclos, où les conditions de vie doivent être suffisamment bonnes pour exploiter son énergie et sa force de travail, sans compromettre l'ordre des choses.
Avec pas de temps
Sinon, il y a aussi l'aspect du temps qu'on ne doit pas oublier. Ce système ne doit pas laisser suffisamment de temps en dehors des heures de productivité.
Quand les gens n'ont pas le temps ou l'énergie pour exercer leurs devoirs de citoyens, pour s'impliquer, pour s'instruire, ils offrent une résistance futile aux pouvoirs en place. On le voit d'autant plus ces temps-ci: les militants, les travailleuses des groupes communautaires et leurs alliés, sont épuisées.
Épuisées à survivre, épuisées, à tenir leur organisme à bout de bras; épuisées à toujours chercher des bénévoles; épuisées à être contraint à toujours développer des projets parce que c'est la principale manière d'avoir du financement, voir la seule. Cela fait des années, sinon des décennies, qu'ils demandent du financement à la mission, mais sans succès.
Vous pouvez croire ce que vous voulez, mais il est clair que cette démarche a pour but de garder la société civile sur la corde raide. Pour qu'elle soit suffisamment utile pour faire un travail que l'état ne veut pas faire, mais suffisamment faible pour ne pas représenter un contre-pouvoir.
La télévision incarnait la fausseté du monde, mais elle éliminait aussi toute position depuis laquelle un “vrai” monde pourrait être imaginé.
— Jonathan Crary, dans 24/7: Le capitalisme à l'assaut du sommeil
Puis cette méthode est la même pour les salariés. Ils doivent être productifs, ils doivent consommer dans leur temps libre pour continuellement nourrir le broyeur. Ils doivent absorber les externalités négatives du système, ils doivent assumer le plus possible les coûts, pour dégager le plus de profits aux ploutocrates.
Ils doivent être assez fonctionnels pour être pleinement au service de la bête, et leur temps de productivité doit lui être consacré. Il ne faut pas de surplus d'heures qui permettraient une résistance digne de ce nom!
Au final, les ploutocrates n'en ont rien à foutre que vous mourrez d'un cancer, que votre quartier soit pollué au point d'entraîner l'asthme infantile. Ils n'en ont rien à foutre que vous alliez en classe le ventre vide. Puisque ce ne sont pas eux qui réparent les pots cassés, de surcroît, ils vont vous vendre avec plaisir des soi-disant solutions au chaos qu'ils ont échafaudé autour de vous.